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Coup de coeur

Les furtifs

Auteur : Alain Damasio
Editeur : La Volte Clamart (Hauts-de-Seine)
Publié : 2019
Type de document : Livres adultes
Cote : r dama f
Résumé : Ils sont là parmi nous, jamais où tu regardes, à circuler dans les angles morts de la vision humaine. On les appelle les furtifs. Des fantômes ? Plutôt l'exact inverse : des êtres de chair et de sons, à la vitalité hors norme, qui métabolisent dans leur trajet aussi bien pierre, déchet, animal ou plante pour alimenter leurs métamorphoses incessantes. Lorca Varèse, sociologue pour communes autogérées, et sa femme Sahar, proferrante dans la rue pour les enfants que l'éducation nationale, en faillite, a abandonnés, ont vu leur couple brisé par la disparition de leur fille unique de quatre ans, Tishka - volatisée un matin, inexplicablement. Sahar ne parvient pas à faire son deuil alors que Lorca, convaincu que sa fille est partie avec les furtifs, intègre une unité clandestine de l'armée chargée de chasser ces animaux extraordinaires. Là, il va découvrir que ceux-ci naissent d'une mélodie fondamentale, le frisson, et ne peuvent être vus sans être aussitôt pétrifiés. Peu à peu il apprendra à apprivoiser leur puissance de vie et, ainsi, à la faire sienne. Les Furtifs vous plonge dans un futur proche et fluide où le technococon a affiné ses prises sur nos existences. Une bague interface nos rapports au monde en offrant à chaque individu son alter ego numérique, sous forme d'IA personnalisée, où viennent se concentrer nos besoins vampirisés d'écoute et d'échanges. Partout où cela s'avérait rentable, les villes ont été rachetées par des multinationales pour être gérées en zones standard, premium et privilège selon le forfait citoyen dont vous vous acquittez. La bague au doigt, vous êtes tout à fait libres et parfaitement tracés, soumis au régime d'auto-aliénation consentant propre au raffinement du capitalisme cognitif.

Notre avis : 2041 en France. Pris en étau par une société de l’hyper-contrôle, l’être humain est bagué (littéralement) comme un pigeon. Où qu’il aille, quoi qu’il fasse, il est suivi, fiché, marqué, tracé. Or, face à ce monde de l’enfermement ultime (qui pourrait bien être notre futur proche), Alain Damasio répond par... le mouvement. La grâce.

 
Par le biais des furtifs d’abord, ces créatures mystérieuses et fascinantes qui échappent à toute prise. Par son écriture également, affûtée comme un couteau. Une inventivité lexicale, stylistique et graphique inouïe. Pour peu que le lecteur accepte de s’émanciper des codes, il fait alors l’expérience d’une langue fluide, mouvante, vivante, ludique, poétique et inépuisable où le sens émerge de manière instinctive.
Par la polyphonie aussi d’un roman où chaque personnage est tour à tour le narrateur, uniquement reconnaissable grâce à une couleur stylistique et à une « signature » graphique, un signe typographique qui transforme la page en curiosité visuelle virevoltante. Un chant d’amour pour le mouvement donc. La furtivité comme désobéissance ultime face à une société de la trace.
  
Et puis, devant ce cauchemar technologique et sociétal où la machine règne, Alain Damasio répond par un immense chant d’amour pour l’humain, qu’il replace au centre. Car le fondement, le cœur de ce roman, c’est l’histoire d’amour incommensurable de ce père, Lorca, et de cette mère, Sahar, pour leur enfant dramatiquement disparue. L’amour, le vivant, sont au coeur de ce livre phénoménal qui vous remuera les tripes et qui contient, je trouve, quelques-unes des plus belles pages qui soient sur l’amour parental. Sensible, grandiose et profondément différent.
   
Audrey, section Adultes