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Guy Delisle, un auteur BD moins québécois que citoyen du monde

 

A l’heure où nous nous apprêtons à entrer dans la semaine culturelle d’Invitation au Québec, il me semblait impossible de ne pas évoquer le plus grand auteur québécois de Bande-Dessinée pour moi : Guy Delisle. Les amateurs de BD connaissent bien Guy Delisle qui a obtenu le Prix du meilleur album d’Angoulême en 2012 pour ses formidables Chroniques de Jérusalem.

 

Cependant, son oeuvre, malgré quelques petites touches de-ci de-là, ne parle pas du Québec ; car Delisle est avant tout un citoyen du monde, de celui qui nous interpelle avec humanité et humour sur les coins les plus éloignés de la planète, nous entraînant avec subtilité et grâce à travers la Chine, Jérusalem, la Corée du Nord, ou la Birmanie… mais aussi sur les travers de notre quotidien.

 

Petit tour donc de l’oeuvre de cet auteur en commençant par un mini documentaire sur Delisle à l’occasion de la sortie de Chroniques de Jérusalem :

 

 

Chroniques de JérusalemDans les Chroniques de Jérusalem, parues en 2012, Guy Delisle et sa famille s’installe pour un an à Jérusalem. Sa femme est coordinatrice pour MSF et lui, reste à la maison avec les enfants ou se promène dans les différents quartiers de cette ville meurtrie par l’histoire.

 

La force de Guy Delisle réside dans le fait qu’il ne porte aucun jugement et essaie juste d’observer et de comprendre ce qui se joue dans ce territoire.

 

On s’identifie très facilement à ce personnage faussement naïf. On approche pas à pas, les tensions existantes mais aussi la beauté de cette ville, la force de son histoire et de ses habitants.

 

Delisle n’est jamais dans la caricature et c’est sans doute une des visions qui m’a semblé le plus juste de Jérusalem car dépassionnée mais passionnante.

 

ShenzhenUn chemin graphique et scénaristique très important a été réalisé depuis sa première BD en forme de récit de voyage, Shenzhen, parue en 2000. Il y raconte son expérience de trois mois comme directeur de studio d’animation dans cette ville chinoise. Les dessins sont beaucoup moins épurés que pour les chroniques de Jérusalem. Le trait est plus brouillé, rendant bien la grisaille qui ternit cette ville assez inhumaine, tournée vers le commerce.

 

On y voit sa difficulté à se faire comprendre, à nouer des liens avec les autochtones à cause de la langue mais également d’une incompréhension culturelle. Il y mène une réflexion sur la liberté (difficile en effet à l’époque de quitter Shenzen), les conditions de travail… Nous sommes loin de la carte postale touristique même si on découvre avec lui les spécialités culinaires (le chien, la soupe de serpent, le poumon de chèvre…).

 

Même si le scénario manque un peu de fluidité, c’est un vrai bonheur de lecture et Delisle commence ici sa série de récits de voyages qui fidélisera de nombreux lecteurs avec Pyongyang en 2003 et Chroniques birmanes en 2007 car il y porte un regard très personnel et neuf dans la BD.

 

Le guide du mauvais pèreAvec la série Le Guide du mauvais père, Guy Delisle quitte les territoires étrangers, pour le cadre familial.

 

On retrouve dans cette série de format poche, qui comprend 3 volumes, l’humour léger et l’autodérision de Delisle. Car, le titre l’indique, l’auteur affiche dès le départ son rôle de “mauvais” père et en fait même un guide.

Un guide de survie en territoire occupé par de mignons bambins aux questions qui amènent le père à faire preuve d’une mauvaise foi sans bornes.

 

La BD est clairement déculpabilisante pour les parents. Delisle campe un père décomplexé mais attachant et surtout très drôle : il laisse sa fille à la piscine alors qu’il lui a promis de rester, oublie la petite souris 2 soirs de suite, se montre plus enfantin que ses enfants à qui il pique leurs jouets, fait bourde sur bourde en répondant à leurs questions (cf la définition de la pénétration ou le choix du bourreau comme métier disparu).

 

Le dessin est simple, avec un minimum de décor, l’épure graphique servant ces petites histoires du quotidien d’un père à la maison. Une petite vidéo où l’auteur parle du guide du mauvais père mais aussi de ses récits de voyages : 

 

 

 

Finissons cet article par deux BD de Guy Delisle très différentes de ses récits de voyages et qui se trouve chacune aux extrémités de sa carrière :

 

Albert et les autresAlbert et les autres est un des premiers album de Delisle. Il a commencé par dessiner un peu pour lui et à lire les BD de l’Association dans lesquelles il a trouvé un vrai espace de liberté et de créativité.

 

C’est d’ailleurs cette maison d’édition qui va publier ses premières BD. On y retrouve la “patte” de Delisle, notamment dans le dessin de certains personnages mais Albert et les autres est une BD sans paroles, croquant des saynètes du quotidien avec une certaine dose d’étrangeté.

 

Par exemple, l’histoire de ce vendeur d’aspirateurs qui se rend chez une dame comme représentant de commerce, pour en fait aspirer tout le mobilier, la dame avec, et la présenter dans la vitrine de sa boutique. De même pour ce pêcheur qui ramène au bout de sa ligne, une demoiselle, dont les mensurations ne lui conviennent pas et qu’il rejette à l’eau.

 

Un humour assez noir donc, pour ces débuts en BD.

 

S'enfuir : récit d'un otageDans son dernier album, S’enfuir, Delisle raconte la captivité de Christophe André, enlevé alors qu’il travaille dans une ONG médicale dans le Caucase.

 

Cette idée de BD lui trottait dans la tête depuis des années, puisqu’il évoque la lecture du récit de l’otage dans Shenzhen paru en 2000, soit 16 ans avant celle-ci. S’enfuir montre l’humanitaire dans une pièce sur un matelas, menotté à un radiateur, la même case de bande dessinée revenant inlassablement, montrant ainsi l’ennui, la répétition des journées. Même si la BD  est colorisée, c’est dans des tons froids (bleu-gris) eux aussi assez monotones qui permettent cependant de rendre la luminosité plus ou moins importante de la pièce en fonction des heures de la journée.

 

On vit alors les questionnements de l’otage, mais finalement plutôt ses
efforts récurrents pour vivre les journées les unes après les autres, en évitant de penser au pire et d’avoir peur. Ici Delisle ne place pas le récit de son point de vue et malgré les bonnes critiques, j’ai trouvé cet album moins réussi que ces précédentes BD. Sans doute parce que je n’y entends par la petite musique “delisloise” que j’aime tant, cet acuité du regard doublé d’humour et d’autodérision.

 

Le récit reste assez clinique et m’a laissé en dehors en fait.

 

A vous donc de vous faire une idée et de découvrir les différents univers de cet excellent auteur québécois.

 

Pour en savoir plus sur l’univers de Guy Delisle et la manière dont il envisage son travail, vous pouvez également voir cette interview sur planete BD :